Un pas de côté | Silence ! Silence ?

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? Pour regarder comment la culture nous invite à réfléchir au handicap, et au regard que la société porte sur lui.
Après la littérature, le cinéma, les sciences, la sculpture et la peinture, je voulais terminer ce premier tour de piste de « Un pas de côté » avec la musique. Difficile de trouver une œuvre ; puis je me suis souvenu de 4′33″ de John Cage. La seule œuvre que je pense pouvoir interpréter si on m’en laisse l’opportunité. Une œuvre qui me parle d’autant plus depuis que mon quotidien est parasité par les acouphènes.
L’œuvre. Le 29 août 1952, au Maverick Concert Hall, à Woodstock (ça ne s’invente pas ! 😉), David Tudor entre en scène. Il s’assoit au piano. Il ouvre le couvercle. Il ne joue pas. Trois mouvements, marqués au couvercle et au chronomètre. Quatre minutes et trente-trois secondes. Pas une note.
La salle, elle, ne reste pas vide. On tousse. On remue sa chaise. On murmure. On rit, un peu jaune. Quelques-uns s’agacent : ils sont venus pour de la musique. Par les côtés ouverts du hall, le dehors entre. Le vent dans les arbres. La pluie, quand elle tombe, sur le toit. Et la salle, surtout. Une toux. Une semelle. Un rire qui ne sait pas s’il a le droit d’être là.
Cage racontera ce qui l’y avait mené. Un an plus tôt, il était entré dans une chambre anéchoïque, à Harvard. Une pièce bâtie pour que rien n’y entre, et que rien n’y revienne. Il s’attendait au silence. Il a entendu deux sons. Un aigu, un grave. On lui a dit : votre système nerveux, votre sang. Il en a tiré la phrase qui tient toute l’œuvre. Le silence n’existe pas. Retirez le monde, il reste un corps. Et un corps, ça sonne.
Vous allez me dire : et le handicap, dans tout ça ?
Cage ne parle pas du handicap. Il parle d’un cadre. Une salle, un piano, un public qui a appris ce qui compte comme musique, et ce qui compte comme gêne. Il ne joue rien. Du coup, on entend le filtre.
Voilà le pas de côté.
Ce que nous appelons « bruit », ou « silence », n’est pas une propriété du monde. C’est une décision. Chacun a déjà la sienne, dans l’oreille et dans le système nerveux. Chaque collectif en ajoute une autre, plus dure. Il vote, sans le dire, pour ce qui sera la musique et ce qui sera le fond.
La toux, ce soir-là, n’était pas un accident. Elle faisait partie de la pièce. Le public ne voulait pas l’admettre. Il voulait des notes. Il a eu ce que la salle avait décidé de ne pas compter.
Au travail, la salle a un autre nom.
L’open space n’est pas un fond neutre. C’est une composition. Les claviers. Le badge qui bipe. La demi-phrase du voisin. La visio sans casque, trois bureaux plus loin. La plupart des gens finissent par ne plus l’entendre. Ce n’est pas une qualité. C’est un filtre qui a si bien marché qu’on le prend pour le silence.
Pour une personne autiste, pour une personne avec un trouble de l’attention, pour une personne hypersensible, ce fond n’est pas en fond. Il arrive de face. Ce que la majorité classe sans effort, d’autres le reçoivent en plein. Et on s’étonne ensuite qu’ils soient fatigués, ailleurs, « trop sensibles ». On leur demande, en somme, de s’excuser du volume que la pièce a choisi.
Ce n’est pas la même chose, et il ne faut pas les confondre, pour une personne sourde ou malentendante ou encore une personne ayant des acouphènes. Là, le problème n’est pas d’entendre trop. C’est que la salle a décidé que le signal, c’était la voix rapide, les gens qui se coupent, l’audio d’une visio. Sans sous-titres, sans tour de parole visible, sans le temps de lire sur les lèvres ou de suivre l’interprète, ce que le groupe appelle « la discussion » est un bruit sans accès. Et la pause dont ces personnes ont besoin, pour regarder, pour écrire, pour que la phrase arrive jusqu’au bout, cette pause, la salle la range dans les blancs. Dans ce qui ralentit. Dans ce qui n’est pas assez vivant.
Deux filtres. Un seul réflexe : on a pris le nôtre pour la réalité.
La semaine dernière, dans la cour de Varo, la bouche était sous le tissu. Des personnes étaient revenues sur le planning, et on ne les entendait pas. On parlait d’elles. Cette semaine, ce n’est plus seulement la parole qu’on leur prend. C’est le droit de dire ce qui, ici, mérite d’être entendu.
Regardez une réunion.
Qui est compté comme absent parce qu’il se tait ? Le silence y est rarement reçu comme une présence. On le lit comme un désengagement, un manque d’idée, une chaise vide alors que la personne est là. Alors quelqu’un comble. Souvent celui qui supporte le mieux le filtre de la pièce. Il parle pour qu’il n’y ait pas de blanc. Le blanc le gêne. Comme l’absence de notes gênait Woodstock (ils se sont bien rattrapés en 1969 😊).
Dans beaucoup d’équipes, on confond encore prendre la parole et être là. Celui qui remplit l’air passe pour engagé. Celui qui laisse la phrase finir passe pour en retrait.
Pourtant le blanc n’est pas vide. Il y a dedans quelqu’un qui traduit. Quelqu’un qui reprend son souffle après vingt minutes de voix qui se chevauchent. Quelqu’un dont la pensée a besoin que la phrase d’avant soit finie. Quelqu’un qui attend un tour qui ne vient pas, parce que le tour, ici, se prend.
Le silence d’une réunion n’est pas l’absence de quelqu’un. C’est souvent l’endroit exact où la salle a cessé d’écouter.
Cage montre simplement qu’il n’y a pas d’environnement sonore innocent. L’open space, les visios enchaînées, la réunion où se couper la parole passe pour de l’énergie : quelqu’un a choisi cette musique-là. Et il a appelé « bruit » tout le reste. Y compris le casque, les sous-titres, l’ordre du jour écrit, la pause, le tour de parole qui ne se vole pas.
On dit parfois :
« Moi, le bruit ne me dérange pas. »
Ce n’est pas la preuve que le bruit n’existe pas. C’est la preuve que le bâtiment a été accordé sur votre oreille.
Pour ce week-end, une question simple.
Dans votre équipe, qui décide de ce qui est du bruit et de ce qui est du signal ? Et quand quelqu’un se tait : est-ce qu’on l’écoute, ou est-ce qu’on se dépêche de remplir le blanc ?
Au plaisir de lire vos réflexions en commentaire.
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