Un pas de côté | Le design a déjà décidé du corps « ordinaire »

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? Pour regarder comment la culture nous invite à réfléchir au handicap, et au regard que la société porte sur lui.
Cette semaine, une lectrice de notre rubrique « un pas de côté » nous a invités à traiter le sujet du design… à prendre le design au mot. Pas seulement comme une recherche du « beau » (une chaise élégante, une interface fluide, une ville où l’on flâne), mais comme une intention : un objet ne se contente pas d’être utile, il valide une certaine façon de vivre et d’être au monde.
Comment ce monde du design et le handicap se rencontrent-ils ? Le handicap reste-t-il cantonné au soin, à la norme médicale ou à la rampe en béton ajoutée en catastrophe après coup ? Ce découpage n’est pas une fatalité. C’est un choix. Et le design le fabrique autant qu’il le subit.
Pas simple.
Le désir contre le dissimulé
Pour comprendre ce décalage, il suffit de regarder notre visage. Les lunettes sont passées de la prothèse visuelle à l’accessoire de mode désirable. On les affiche, on les choisit, on en change au gré de ses envies. À l’inverse, l’aide auditive (qui corrige elle aussi un sens) est longtemps restée coincée dans la « discrétion clinique ».
La différence n’est pas technique, elle est culturelle. L’une a eu droit au désir ; l’autre a reçu le signal implicite qu’il valait mieux se faire oublier. Bien sûr, pour beaucoup de personnes, la discrétion d’une prothèse est un choix intime et légitime. Mais la culture, elle, a clairement choisi quel outil avait le droit d’être vu.
Pourtant, le design que l’on admire s’alimente aux sources du handicap. Le contreplaqué moulé des designers Charles et Ray Eames, devenu une icône mondiale du mobilier contemporain, est né de la mise au point d’attelles de jambe légères pour les soldats blessés. La forme exposée dans les musées s’est dessinée autour d’un corps que la norme ne savait pas accueillir. Le design « mainstream » est ainsi, bien plus souvent qu’on ne le croit, l’héritier silencieux de la compensation.
Tout objet est une idée du corps
Avant d’être inclusif ou excluant, un objet porte toujours en lui une hypothèse sur celui qui va l’utiliser.
Prenez le Modulor de Le Corbusier : une silhouette d’homme debout de 1,83 m avec le bras levé, devenue la mesure idéale de l’architecture moderne. Sans aller jusqu’à ce modèle théorique, nos objets du quotidien font souvent le même pari implicite. Ils imaginent un usager « standard » : deux mains, une vue parfaite, une station debout prolongée, la capacité de naviguer sur un écran en quelques secondes. Tout ce qui s’en écarte devient alors une exception, un aménagement spécial, une dérogation.
Pourtant, une chaise, un escalier ou une paire de ciseaux sont déjà des technologies d’assistance : ils prolongent nos forces et compensent nos limites. Quand l’environnement est adapté à la majorité, nous appelons cela du « confort » ou du « bon design ». Devons-nous nous résigner à parler de handicap que lorsque le décalage devient brutal?
Il ne s’agit pas de nier la réalité du corps : la douleur, la fatigue, la perte d’autonomie ou le trouble cognitif existent bel et bien, et ils ne s’effacent pas d’un coup de crayon. Le travail de compensation, de soin et d’aménagement sur mesure reste indispensable. Mais l’environnement peut choisir de réduire l’effort ou d’ajouter de l’obstacle.
Éviter les pièges de la bonne intention
Quand la conception tente d’aborder le handicap sans associer directement les premiers concernés, elle tombe facilement dans le travers qui consiste à vouloir tout effacer au point de concevoir des solutions tellement invisibles qu’elles semblent dire que la différence doit se cacher à tout prix. Le deuxième travers possible est celui qui consiste à recourir au gadget héroïque. ce que j’entends par là, c’est de vouloir inventer des objets technologiques spectaculaires en vidéo mais impraticables au quotidien, pensés par des concepteurs valides sans vraie connaissance des besoins du terrain. Le dernier écueil (et peut-être le plus dans l’air du temps, comme on dit) peut être la volonté de vouloir à tout prix dépolitiser le sujet. Comment ? En justifiant l’accessibilité uniquement par le fameux « de toute façon, ça sert à tout le monde ». L’intention est bonne et débloque utilement des budgets, mais elle risque de ramener encore le corps valide comme seule légitimité pour agir.
Et si on partait du postulat que les personnes en situation de handicap ne sont pas seulement des usagères ou des sources d’inspiration ? Ne sont-elles pas, par la force des choses, des expertes de la matière. Les adaptations contraintes qu’elles doivent faire face aux objets ou l’adaptation des objets au regard de leurs contraintes, leurs réinventions des rythmes forment un savoir technique précieux.
Un objet qui laisse voir son assistance, sa réparation ou son fonctionnement sur mesure n’est pas un objet raté. C’est une proposition sur la diversité des corps et des façons d’habiter le monde.
Le design n’est pas un vernis décoratif. Il dit en permanence quels corps sont attendus naturellement, et quels corps devront multiplier les démarches administratives et les justifications pour trouver leur place dans l’espace public… et au travail.
Pour ce week-end, une question simple
Et le design n’aurait-il pas, précisément là, tout à apprendre du handicap ?
Au plaisir de lire vos réflexions et vos exemples en commentaire.
NB : Et si vous aussi, vous souhaitez que l’on traite dans cette rubrique d’un sujet en particulier, n’hésitez pas à nous le faire savoir…
A noter : Les lunettes qui illustrent cet article sont directement inspirées de la monture NET SEYAR de LPLR
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