Un pas de côté | Ce n’est pas le bronze qui était trop faible. C’est notre regard.

Les Bourgeois de Calais

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? L’occasion d’observer comment la culture nous invite à réfléchir sur le #handicap et sur la vision qu’en a notre société.

Les semaines passées, nous avons abordé nos « pas de côté » en interrogeant notre rapport au handicap à travers la littérature, le cinéma, puis la science. Cette semaine, c’est une sculpture, un bronze que l’on peut encore frôler dans un jardin, qui est venue nourrir ma réflexion : Les Bourgeois de Calais, d’Auguste Rodin.

Pour le pitch : En 1884, la municipalité de Calais commande à Rodin un monument pour célébrer six héros locaux qui, en 1347, s’étaient sacrifiés pour sauver leur ville du siège anglais. Les commanditaires s’attendaient à une représentation triomphante, victorieuse, des surhommes au regard fier. Rodin, lui, livre tout autre chose. Il choisit de représenter ces hommes non pas dans la gloire, mais dans le doute, la peur et l’épuisement. Ses figures ne sont pas des héros lisses et infaillibles. Leurs corps sont ployés, lourds. Leurs mains et leurs pieds, disproportionnés, semblent ancrés dans la boue. Ils trébuchent presque sous le poids de leur destin. Surtout, Rodin refuse le traditionnel piédestal géant : il veut que ces hommes soient posés à même le sol, à hauteur d’homme, au milieu de nous. La municipalité est sous le choc. Elle attendait des statues inébranlables ; elle reçoit des corps qui montrent leur fragilité.

Vous allez me dire :

Quel est le lien avec le handicap, Fabrice ? » Et bien c’est précisément là qu’est notre « pas de côté ». Ce que cela dit de nos regards, aujourd’hui encore, m’a semblé d’une actualité presque gênante.

Nous savons célébrer le handicap quand il prend le visage du héros. Le parcours inspirant. La performance contre toute attente. Le sourire de celui ou celle qui « n’en fait pas un drame ». Nous savons aussi, à l’autre bout du spectre, recouvrir la vulnérabilité d’un autre piédestal, celui de la protection : on surélève la personne pour ne plus avoir à marcher à sa hauteur. Dans les deux cas, on met de la distance. On arrange le corps. On unifie le récit (surtout dans le secteur de la communication). Le récit doit être « présentable »…

Le handicap, physique, psychique, cognitif ou invisible, dérange souvent pour la même raison que ces bronzes ont dérangé Calais : il refuse l’image unique. Deux collègues peuvent porter la même RQTH et n’avoir presque rien de commun dans la manière d’habiter la journée, la fatigue, le lien, la demande d’aménagement. L’un avance la tête haute, les mains crispées sur ce qu’il doit encore prouver. L’autre a, certains matins, des pieds qui refusent. Un troisième se retourne encore vers ce qu’il quitte. Rien de tout cela n’est de la faiblesse morale. C’est la réalité d’un corps et d’une psyché aux prises avec un monde qui, lui, continue de préférer la composition pyramidale : un seul visage, un seul angle, une seule hauteur.

Rodin, lui, voulait que le passant « presque se heurte » aux figures. Qu’il tourne autour. Qu’il n’y ait plus de point de vue officiel. Qu’il faille faire, littéralement, « un pas de côté » pour voir le visage que la façade ne montre pas. La ville, d’abord, n’a pas suivi. On a hissé le groupe sur un socle. Il a fallu du temps pour que l’œuvre soit enfin approchée comme il l’avait conçue : à hauteur d’homme.

C’est peut-être cela, le plus troublant. Ce n’est pas le bronze qui était « trop faible ». C’est le regard collectif qui n’était pas encore prêt à tenir la vulnérabilité sans la corriger, sans la sublimer, sans l’éloigner.

Qu’est-ce que cela dit de nos environnements ?

Rodin nous invite à basculer d’une vision esthétique et idéalisée de l’être humain à une vision existentielle, profondément ancrée dans le réel. Il nous rappelle que la vulnérabilité n’est pas l’opposé du courage ou de la force : elle en est le théâtre même.

Ce monument fait un écho direct à notre rapport à la performance et au handicap dans le monde du travail.

Nos organisations continuent souvent de bâtir des piédestaux pour une norme « héroïque » : le collaborateur toujours disponible, dont le parcours est linéaire, infaillible. Dès qu’un corps ou un esprit s’éloigne de cette norme (qu’il s’agisse d’un handicap invisible, de fatigue chronique…), on le perçoit trop vite comme un « problème » qu’il faut masquer ou corriger. Là où l’entreprise voit une fragilité qui dérange, Rodin pourrait nous inviter à y voir la marque même de notre humanité commune, et la source de notre véritable force.

La question que je vous laisse pour ce week-end :

Dans nos équipes, continuons-nous d’exiger des collaborateurs « sculptés » dans le marbre de la norme, ou savons-nous reconnaître la puissance de ceux qui avancent avec leurs vulnérabilités ?

Au plaisir de lire vos réflexions en commentaire.

Fabrice Boullay

#Handicap #Inclusion #Culture #Rodin #RessourcesHumaines #Vulnérabilité