Un pas de côté | Le moment difficile, c’est la cour.

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? Pour regarder comment la culture nous invite à réfléchir au handicap, et au regard que la société porte sur lui.
Les semaines passées, un livre, un film, une découverte, une sculpture avaient déjà ouvert ce pas de côté. Cette semaine, c’est un tableau étroit, presque un couloir. Il s’appelle Mujer saliendo del psicoanalista, « Femme sortant de chez le psychanalyste ». Remedios Varo l’a peint en 1960. On peut le voir au musée d’art moderne de Mexico.
La toile : Une femme vient de franchir une porte. À côté, une plaque : « Dr FJA ». On y lit d’ordinaire les initiales de Freud, Jung et Adler, trois hommes qui ont passé leur vie à dire ce qui se passe dans la tête des autres.
Devant elle, ce n’est pas la rue. C’est une cour fermée, ronde, aux murs hauts. Plus loin, une autre porte est encore close. Elle est sortie du cabinet. Elle n’est pas dehors.
Elle avance, mais son grand manteau vert lui couvre la bouche. Dans les plis du tissu, un second visage apparaît, tourné vers l’arrière. Le corps part. Une part d’elle regarde encore derrière.
D’une main, elle tient par la barbe une petite tête d’homme, les yeux fermés. Elle s’apprête à la laisser tomber dans un puits. L’eau en montre déjà le reflet. De l’autre main, elle ne lâche rien : elle porte un panier. Varo y voyait des restes de la séance, ce qui ne disparaît pas en refermant la porte. On y a vu une clé, une montre, une petite fiole. Peu importe la liste. Une main s’ouvre. L’autre serre.
Varo le disait simplement : en sortant, il faut lâcher. Cette tête, c’est celui qui a parlé à sa place. Le geste est beau, mais ce n’est pas une victoire. Elle ne jette pas tout. Elle choisit. Et elle reste entre les deux. Plus dans le cabinet. Pas encore dans le monde. La bouche couverte. Le regard qui se retourne. Le panier qu’elle garde.
Vous allez me dire : et le handicap, dans tout ça ?
Certes Varo ne peint pas le handicap. Aller chez le psychanalyste ne fait pas de vous une personne en situation de handicap. Elle peint le moment après une consultation : on sort d’un lieu où l’on a été invité à parler, et il faut transformer cette parole en acte. La bouche est encore voilée, la fragilité n’a pas disparu. Mais elle agit, pour se sentir de nouveau en phase avec elle-même et avancer. Elle ne jette pas tout : elle garde ce dont elle a encore besoin.
C’est ce moment-là qui nous parle. Dans la vie, il est encore moins net. Surtout quand le handicap ne se voit pas, quand il va et vient, quand il est dans la tête ou dans le corps sans prévenir. Cela vaut aussi quand il se voit.
Le moment difficile n’est souvent ni la chute ni la guérison. C’est la cour.
La personne est déjà en route. Autour d’elle, on garde encore l’histoire qu’elle essaie de déposer. Au travail, la plaque change de nom. On ne dit plus « docteur ». On dit : « Il faut faire attention avec elle. » On a déjà son histoire en tête. On croit avoir compris. On croit la protéger. En réalité, on parle à sa place. On tient encore ce qu’elle aimerait poser. Et, comme l’eau du puits, cela ne s’efface pas : le reflet reste.
Lâcher, ce n’est pas oublier. C’est laisser la personne décider de ce qui tombe, et de ce qu’elle continue de porter.
La cour dit aussi la suite. Revenir, ce n’est pas avoir fini. Les premières semaines, les premiers mois, la personne n’est plus en arrêt, et elle n’est pas non plus « comme avant ». Parfois, elle ne le sera plus. Ce n’est pas un échec.
Si on ne voit pas ce passage, on peut la blesser de deux façons, parfois le même jour. Le matin, on ne la voit qu’à travers ce qu’elle a vécu. L’après-midi, on s’étonne qu’elle ait encore besoin de quelque chose.
Ce quelque chose, c’est le panier. On n’en parle presque jamais. Dedans : la fatigue qui ne s’arrête pas à une date. La honte, parfois. La peur d’arriver en retard : la montre n’est pas un détail. Le besoin d’un autre rythme, d’une pause, d’une aide. Le droit de ne pas tout raconter.
Demander à quelqu’un de revenir « comme avant », c’est lui demander de revenir les deux mains vides. Lâcher son histoire, et lâcher aussi ce dont on a encore besoin. Ces besoins se cachent alors sous le manteau, au lieu d’être portés au grand jour.
Et la bouche, sous le tissu. Combien de personnes sont de retour sur le planning, alors qu’on ne les entend pas ? On parle d’elles. Elles traversent la cour en silence.
La porte encore fermée le dit clairement : tout ne s’ouvre pas. Il reste des choses qu’on ne dira pas. Une équipe n’a pas besoin que tout soit raconté, ni que tout soit guéri, pour faire une place.
Le rendez-vous au retour, l’échange avec le responsable, la phrase gentille dite trop tôt : cela peut aider. Cela peut aussi coller une nouvelle étiquette. Accompagner, ce n’est pas ranger la personne dans ce qu’elle a vécu. C’est à elle d’ouvrir la main. Le médecin qu’elle vient de quitter n’a pas à choisir à sa place. Les collègues non plus. Ils peuvent proposer. Ils ne décident pas de ce qui tombe.
Les deux gestes restent ensemble. Lâcher n’est pas se vider. Sortir n’est pas être dehors. Retrouver sa place ne fait pas disparaître ce qui reste au fond du puits.
Pour ce week-end, une question simple.
Dans votre équipe, quand quelqu’un revient, ou quand le handicap est là, qu’on le voie ou non, qui parle encore à sa place ? Et qui décide de ce que la personne a le droit de garder ?
Au plaisir de lire vos réflexions en commentaire.