Un pas de côté | Au pays des aveugles, le voyant n’est pas roi.

Un pas de côté | Au pays des aveugles, le voyant n’est pas roi.

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? L’occasion d’observer comment la culture nous invite à réfléchir sur le #handicap et sur la vision qu’en a notre société.

Cette semaine, c’est un classique de la littérature qui m’est revenu à l’esprit après avoir entendu dans une conversation :

« Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. ».

Nous nous l’approprions souvent comme une loi de la nature. Comme si « avoir en plus » suffisait à régner. Comme si la majorité, par le seul fait d’être majoritaire, devait s’incliner devant celui qui possède ce qu’elle n’a pas… Vous l’avez sûrement deviné, cette semaine je vais faire un pas de côté, voir deux pas de côté avec : « Le Pays des aveugles » (The Country of the Blind) de H. G. Wells. Dans cette œuvre, il prend le proverbe au mot. Il le porte en laboratoire. Il en fait une nouvelle et… le proverbe n’y survit pas.

Pour le pitch : le protagoniste principal, Nuñez (pas ministre de l’Intérieur😅), est alpiniste. Il chute dans une vallée andine coupée du monde. Une épidémie, des générations plus tôt, a éteint la vue. Quinze générations plus tard, plus personne ici ne sait ce qu’est voir. Le mot même n’a donc plus de sens. La vallée, elle, n’est pas un drame. Elle est un monde. Les chemins ont des bordures pour la main. Les maisons n’ont que faire des fenêtres. On travaille la nuit, plus fraîche, plus sonore. On dort le jour. L’oreille, le pas, l’odeur ont pris le relais. Rien n’y manque pour celui qui est originaire de cette vallée. Nuñez, lui, arrive avec son proverbe et la certitude d’être roi. Il gesticule. On ne le « voit » pas. Il parle de ciel, de nuages, de lointain. On l’écoute comme on écoute un délire. Il est bruyant, maladroit, incapable de marcher droit dans un décor qu’il prétend pourtant surplomber du regard. Dans cette vallée, c’est lui qui n’est pas adapté. Le voyant n’est pas roi. Il est en situation de handicap dans ce lieu.

Car la nouvelle bascule vraiment plus loin.

Nuñez s’éprend de Medina-Saroté, fille cadette du maître de la vallée. Pour l’épouser, pour devenir « l’un des leurs », les médecins de la vallée posent leur diagnostic. Ces globes étranges, trop exposés, trop mous, sont des organes malades. Ils emplissent le cerveau d’hallucinations. Ils expliquent son infériorité. La thérapeutique est d’une douceur implacable : les lui retirer. Wells écrit que, par cette opération, Nuñez allait « s’élever de sa servitude et de son infériorité au rang de citoyen libre du Pays des Aveugles ». Lisez cette phrase à voix haute. On ne le punit pas. On l’aime. On veut son bien. On lui « offre » d’ « appartenir » à la communauté moyennant l’ablation de ce qui, en lui, ne rentre pas. Nuñez accepte. Puis, à l’aube, il voit les neiges. Il voit le ciel… Il fuit. Il se couche sous les étoiles. Blessé. Libre mais toujours voyant.

Voilà le pas de côté.

Nous persistons à chercher le handicap dans le corps, comme on cherche une panne dans une machine. Wells inverse le regard : le handicap n’est pas une propriété de Nuñez. Il naît de la rencontre entre un corps et un monde qui n’a été pensé que pour un seul type de corps.

Changez de vallée, et celui qui « peut » devient celui qui « empêche ». Celui qu’il faut « réparer ».

La science a mis soixante-dix ans à rattraper la fable. Ce que Wells met en scène en 1904, le modèle social du handicap le formulera dans les années 1970 : on n’est pas handicapé tout seul. On l’est dans un escalier, dans un logiciel, dans un open space, dans un critère de recrutement, dans un rythme de réunion, dans une idée du « professionnel » calée sur un seul système nerveux, un seul regard, une seule endurance.

La loi française de 2005 le dit déjà : la limitation se subit dans un environnement. Le handicap n’est pas l’œil. C’est l’œil plus le monde qu’on a bâti autour. Mais Wells ne nous laisse pas non plus la consolation facile de l’inversion. La vallée n’est pas un paradis opprimé. C’est une société cohérente, habile, fermée. Elle a fait de sa différence une norme absolue. Elle ne peut plus concevoir qu’un autre sensorium existe. Alors elle médicalise ce qu’elle ne comprend pas. Elle appelle « guérison » ce qui est une mise au pas.

C’est le second pas de côté, plus inconfortable que le premier.

N’importe quelle majorité (y compris une minorité devenue majoritaire chez elle) reproduit le même geste : diagnostiquer l’écart, puis proposer, avec une infinie bienveillance, de l’ôter. Nous connaissons ce geste. Il a le visage d’un dépistage qui n’informe plus, qui oriente. Il a le visage d’un aménagement de poste parfois encore vécu comme une faveur plutôt que comme la réparation d’un monde mal conçu. Il a le visage, au travail, de ces collaborateurs « atypiques » que l’on dit riches de leur différence (à condition qu’ils finissent par fonctionner comme les autres). On ne leur arrache pas les yeux. On leur demande seulement de cesser de voir ce que le collectif a décidé de ne pas voir.

Ce que je retiens, ce vendredi, n’est pas que « les personnes aveugles n’ont besoin de personne ». Ce n’est pas davantage que « tout n’est que construction sociale ». Nuñez trébuche vraiment. Les habitants de la vallée sont vraiment privés d’un sens. Wells n’efface pas le corps. Il refuse seulement d’en faire le seul lieu du problème.

Le corps particularise. C’est le monde qui handicape. Et c’est souvent l’amour du monde commun « pour ton bien », « pour que tu sois enfin des nôtres » qui justifie la chirurgie. Nuñez choisit la montagne. C’est une fin romantique, presque trop. Dans nos organisations, on ne s’échappe pas vers les neiges. On s’adapte, on se tait, on se fait discret, ou l’on part. Les trois issues ont le même coût : quelque chose de soi n’a pas eu le droit de rester.

La question que je vous laisse, puisque c’est notre rendez-vous :

Dans « votre vallée » (entreprise, institution, équipe) qui devrait se faire opérer les yeux pour avoir enfin le droit d’ « appartenir » ?

Et si ce n’était pas lui, le problème. Si c’était le sentier…

Fabrice Boullay

#THransition #ManagementInclusif #Handicap #RH #ModèleSocialDuHandicap #UnPasDeCôté