Un pas de côté | Quand la science écrit ses propres « miracles ».

Et si on profitait de cette fin de semaine pour faire un pas de côté ? L’occasion d’observer comment la culture et la science nous invitent à réfléchir sur le #handicap et sur la vision qu’en a notre société.
En ce vendredi, et pour 4 jours, la venue du pape Léon XIV braque tous les projecteurs et capte toute mon attention. Les semaines passées, nous avons abordé nos « pas de côté » en interrogeant notre rapport au handicap à travers la littérature et le cinéma. Cette semaine, cette visite m’interrogeait sur l’angle à prendre pour nourrir notre réflexion… et puis, j’ai entendu ce « I love You« . Trois mots prononcés par une voix de synthèse grâce à un implant cérébral développé par Neuralink, redonnant la parole à un homme dans l’incapacité de parler.
Le choix de ces mots, conjugué à l’actualité papale, a rendu le lien évident à mes yeux. Tout faisait sens… Cette semaine, je m’interroge sur les « miracles » de la science, sur ce qu’elle apporte au handicap et à la vision qu’en a notre société.
Rendre la parole à un muet, redonner la vue à un aveugle… La métaphore est saisissante tant elle épouse, au mot près, les récits des guérisons bibliques. Ce que nous voyons aujourd’hui relève d’une prouesse scientifique vertigineuse. Lorsqu’une maladie neurodégénérative isole une personne dans son corps, les interfaces cerveau-machine (Brain-Computer Interfaces) viennent décoder les micro-impulsions électriques de son cortex moteur pour les traduire en mots. Ailleurs, la médecine parvient à restaurer la vue de patients atteints de cécité en utilisant… l’une de leurs propres dents comme support de lentille intraoculaire (la technique de l’ostéo-odonto-kératoprothèse). Les exemples se multiplient, donnant parfois l’impression que la science finira, à terme, par répondre à toutes les situations de handicap.
La science d’aujourd’hui répare le vivant à une vitesse exponentielle. Face à de telles avancées, la tentation est grande de crier au « miracle ». Pourtant, le faire est presque un contresens. Cultuellement, un miracle n’a jamais été présenté comme un spectacle ou un tour de magie effectué sur commande. C’est avant tout un « signe », profondément lié à la condition humaine et sociale, qui pointe vers une réalité plus grande que l’acte lui-même : la réintégration de l’individu dans sa communauté. Aujourd’hui, nos « miracles technologiques » empruntent un tout autre chemin : ils sont réalisés sur commande et souvent mis en scène de manière très médiatique.
C’est ici que la science nous place face à un vertige philosophique, psychologique et sociétal. Elle accomplit des prouesses qui changent des vies, et il serait absurde de s’en priver. C’est le propre de l’Homme de toujours avancer et d’innover. Pourtant, en voulant légitimement « réparer » l’humain, la frontière avec l' »optimisation » devient poreuse. Les mêmes entreprises qui développent des implants pour restaurer la mobilité ne cachent pas leur volonté finale : augmenter les capacités humaines, y compris chez les personnes valides, avec des promesses de mémoire extensible ou de connexion directe à Internet par la pensée.
Aujourd’hui, l’IA et les neuroprothèses deviennent des béquilles invisibles et puissantes pour restaurer l’autonomie. Mais la véritable prouesse ne peut se résumer à une puce en silicium ou à un algorithme. Si la technologie répare le corps, elle ne répare pas automatiquement le lien social. Un implant, aussi perfectionné soit-il, ne sert à rien si le cadre de vie ou le milieu professionnel restent fermés, rigides ou inadaptés.
La vraie prouesse s’opère lorsque la société, et en particulier le monde du travail, prend le relais de la technologie. Le risque du « tout-technologique »(*) n’est plus seulement éthique, il est sociétal : une société où la performance absolue devient la norme pourrait, paradoxalement, devenir moins tolérante envers la fragilité.
Ce mouvement exponentiel soulève une question vertigineuse : si l’humain devient un système que l’on « met à jour », quelle place restera-t-il pour l’acceptation de nos vulnérabilités ?
Le défi de demain ne sera pas seulement de savoir si nous pouvons pallier nos vulnérabilités avec des implants, mais si nous aurons la capacité humaine et organisationnelle de faire une place digne à chacun, tel qu’il est.
Et vous, quelle lecture avez-vous de tout cela ?
(*) le « tout-technologique » est un clin d’œil qui fait écho dans mon esprit au « tout-électrique » dans « Ravage » de Barjavel et on connaît la fin de l’histoire…
Fabrice BOULLAY